Les nuits de la colère

Toutes les révoltes ne frappent pas par surprise. Certes, aucun Nostradamus ne saurait prédire le moment spécifique de l’explosion, mais le fait qu’elles puissent surgir ne peut surprendre que ceux qui n’ont aucune idée du sombre monde dans lequel nous sommes contraints de survivre. Il ne s’agit donc pas d’une conscience a posteriori, basée sur le fait que des révoltes analogues se répètent plutôt fréquemment en France, avec leurs dynamiques et pratiques rituelles (des centaines de voitures sont enflammées dans toute la France le jour de l’An). En réalité, elles sont l’inévitable produit du système social actuel. Face à la révolte, on ne peut donc pas se demander «comment cela a-t-il pu arriver ?», mais plutôt «comment est-il possible que cela n’arrive pas partout et à chaque instant ?».

Cependant, ponctuellement, la première réaction logique qui vient au moment de l’émeute est celle de la tentative d’identification. On se demande qui sont les révoltés, d’où ils viennent, ce qu’ils veulent. On est tout de suite à la recherche de noms, d’identités, de catégories adéquates : étrangers, immigrés... non !... français... oui, français ? mais de deuxième génération, de série B, enfants ou neveux d’immigrés, d’exclus... Certains seront déçus par l’impossibilité d’emprunter le chemin de l’explication par l’intégrisme islamique qui, justement dans ce cas, ne marche pas : il est évident que ce ne sont pas des adeptes de la mosquée (les appels au calme prononcés par les imams ont en effet résonné dans le vide). La presse réactionnaire (comme par exemple Le Figaro) cherche à créer d’improbables amalgames utiles à la stigmatisation publique : on parle alors, comme par hasard, d’Intifada à la palestinienne, d’islamisme, de terrorisme, etc. Mais ces opérations de falsification ne semblent pas non plus fonctionner : chaque lutte est en mesure de se dévoiler dans son irréductible particularité.

Des catégories sociologiques sont mobilisées pour individuer, définir, délimiter : en bref, pour argutier conceptuellement. Une fois restituée leur identité aux révoltés —la plus en vogue est celle de marginaux sociaux, le nouveau nom pour dire sous-prolétariat—, on pourra préparer le flot de discours interventionnistes : de ceux à caractère policier et d’urgence, à ceux à caractère assistancialiste. Sécurité civile et sécurité sociale, le poing et la main tendue, les deux faces du syndrome sécuritaire. En résumé : le bâton et la carotte. Toutes ces catégories, pour cacher le simple fait que si la subversion et la révolte sont des effets directs du système de domination, leur abolition pourra uniquement se produire avec l’abolition même du système de domination. C’est-à-dire : par la subversion.

Donner une identité à la «racaille» –une identité bien entendu plus politicaly correct que «racaille»– est pourtant une opération à usages multiples. Identifier un phénomène avec des catégories opportunes permet en effet de le circonscrire. Et le circonscrire sert à l’endiguer. D’une part, les digues sont érigées pour présenter la révolte et ses causes comme des dysfonctionnements occasionnels, provoqués par un système qui, malgré tout (malgré la misère, la guerre, la pollution, malgré la marchandisation et la dévastation progressive du monde et de la vie de tout un chacun), peut encore tenir debout– sans doute avec quelques interventions correctrices accompagnant l’énième proclamation de l’état d’exception. Mais, d’autre part, on le sait, cette exception est désormais la règle. Et l’exclusion, la marginalisation, l’appauvrissement –en bref, la dépossession généralisée de la vie– font partie intégrante de cette règle.

Il ne s’agit pas de phénomènes accidentels, ni au niveau local, ni globalement. Les taux de pauvreté, la précarisation de la vie dans les pays occidentaux, les aménagements urbains des principales métropoles dans le monde entier (de Los Angeles à Bogota, d’Alger à Paris), les tentatives de fermer les frontières de la forteresse Europe, ne sont que des exemples de cette fracture structurelle. Le jeu du bâton et de la carotte (une répression judiciaro-policière secondée par des annonces d’interventions sociales au profit des banlieues), turlupinera l’esprit de quelques citoyens, mais certainement pas l’esprit de ceux qui subissent l’exclusion dans leur chair, ni de ceux qui savent que de nouvelles explosions sont prêtes à tout moment, et surtout, pas l’esprit de ceux qui sentent battre en eux un irrésistible potentiel de révolte. C’est justement la force magnétique de la rébellion qui constitue la cible principale du procès d’identification.

Car en plus de présenter des phénomènes structurels de l’ordre social actuel comme contingents, le processus d’identification sert à séparer et diviser les exclus de tous les autres –éloignant du même coup ces «autres» de soi et de leur puissance active. Eux oui, les marginalisés, possèdent une sorte de droit atavique à la révolte ; en eux, sûr que peuvent s’exprimer la rage, la désespérance et le sentiment d’injustice. Mais vous –vous qui êtes malgré tout des privilégiés, vous qui jouissez d’une partie du bien-être garanti par ce système–, que voulez-vous ? Dans les ghettos des villes, dans les banlieues parisiennes, dans les périphéries du monde, là oui, la vie est éradiquée, vidée, soumise au temps forcé de l’aliénation matérielle, sociale, existentielle, entourée de désespoir et d’ennui métaphysique. Mais la vôtre, oh non ! La vôtre est riche et amusante, pleine d’opportunité et de perspectives, regorgeant de confort et de passions. La vôtre, la nôtre ? Messieurs, de qui parlez-vous ?

En réalité, la ligne de l’oppression, et avec elle la brèche de la rébellion, traverse chaque individu. La logique binaire de l’opposition déchiffre la réalité de manière trop grossière pour comprendre la genèse effective des rébellions en cours et des explosions à venir. Séparer les jeunes des périphéries de tous les autres –et à l’intérieur de ce groupe-là, rediviser entre le noyau des violents, irrécupérables et non rééducables, et les autres à protéger contre leur contamination–, signifie séparer tout potentiel de révolte de ce qu’il peut être. C’est cette même opération idéologique qui pointe derrière les interventions d’urgence. Car accepter ces partitions théoriques signifie aussi affaiblir les perspectives pratiques. Comme toutes les révoltes, celle de la canaille1 française parle à tous et à chacun. Leur geste rebondit sur nos mouvements possibles. En fin de compte, il n’est pas important de savoir qui ils sont, mais plutôt qui nous sommes et ce que nous pouvons faire. Face à l’état d’exception permanent (qui est à différencier de sa proclamation), le premier enseignement pratique à tirer de cette révolte concerne la réalisation de l’état d’exception effectif, à travers l’explosion de la puissance destructrice, la rapidité de la contagion et le refus de toute délégation.

Certes, beaucoup sont déjà prompts à se lamenter du manque, dans ces révoltes, d’un quelconque critère indicatif, du manque d’une conscience révolutionnaire et de classe ; ils sont déjà prêts à prendre leurs distances, à cause de l’absence de débouchés et de perspectives politiques ; prêts à stigmatiser les phénomènes barbares sans projet, œuvre de la «putréfaction passive des couches les plus vieilles de la vieille société». Puis il y aura aussi ceux qui voudront se proposer comme organisation consciente des révoltes (celles à venir, bien entendu). Mais plutôt que d’infliger des leçons de morale et de programme, on aurait là plus qu’un peu à apprendre. Dans la rébellion de la racaille, se manifeste en effet une conscience tactico-pratique qui fait notoirement partie du non-savoir permanent de la plupart des consciences révolutionnaires les plus raffinées, souvent trop conscientes pour être pratiques. Si les révoltés français n’ont pas accompli de pas vers la révolution (mais qui sait encore ce qui est révolutionnaire, aujourd’hui ?), ils ont au moins parcouru, à leur façon, le champ de ses possibilités actives : sans attendre aucun guide qui leur enseigne le que faire, ils ont efficacement réalisé leur comment faire ; sans rien demander, ils ont fait déflagrer leur rage en un impressionnant déchaînement de flammes. L’explosion de la puissance vitale trop longtemps réprimée est une explosion de colère ignorant la délégation, et incapable de tout repentir.

1. Le terme «racaille» a été traduit par les crétins de journaleux et les crapules de sociologues italiens par «feccia» (la lie). En fait le terme le plus proche, s’il faut vraiment le traduire, est «teppa». Les dictionnaires nous donnent alors racaille, pègre ou voyou. L’auteur emploie ici «teppa» : devant l’impossibilité de le traduire désormais par racaille, nous avons choisi son synonyme plus ancien, canaille.

[traduit de l’italien. Premier chapitre du livre Le notti della collera. Sulle recenti sommosse di Francia, paru aux éd. Tempo di ora, juillet 2006]